• D’après les ventes au détail, la consommation apportera un concours vigoureux au PIB du T1.
  • Les revenus réels des ménages après les dépenses d’énergie sont généralement résilients aux chocs énergétiques.
  • Les prix des producteurs laissent toujours entrevoir un raffermissement de l’inflation selon l’IPC même s’il n’y a pas de choc énergétique.
  • Les prix des constructeurs laissent entrevoir une révision à la hausse de l’IPC.
  • Il faudrait cette fois durcir les limites de la dépendance statistique de la BdC.

Au T1, la consommation au Canada revient à la charge : les prix des producteurs laissent entrevoir un risque de hausse pour l’inflation selon l’IPC.  La consommation au Canada ne s’est pas plus amoindrie que le risque inflationniste, avant ou après le choc pétrolier.

Le volume des ventes au détail frôle un bond de 7 % sur un trimestre au T1 par rapport au T4 en rythme désaisonnalisé et annualisé.  Il pourrait s’agir du trimestre le plus vigoureux depuis le S2 2024.

Il s’agit d’une évolution importante en raison du lien étroit entre le volume des ventes au détail et les dépenses de consommation consacrées aux biens dans les comptes du PIB (graphique 1).  Le T1 paraît plutôt explosif,  ce qui pourrait s’expliquer en partie par le discours qui sous-tend la demande intérieure finale, qui a de nouveau dépassé la croissance du PIB.

Graphique 1 : D'après les ventes au détail, la consommation des biens s'annonce vigoureuse pour le T1

Ce pistage du volume des ventes au détail du T1 se fonde sur ce que nous savons du T4, ainsi que d’un bond de 1 % sur un mois, en données désaisonnalisées, du volume des ventes en janvier de même que d’après une part importante du pronostic préliminaire de 0,9 % sur un mois en données désaisonnalisées pour la valeur des ventes au détail de février, qui se soldent par une hausse de leur volume.  Nous supposons que mars sera stable dans les calculs uniquement pour mettre l’accent sur les facteurs connus jusqu’à maintenant.  Cette estimation préliminaire comporte des risques dans les deux sens.

Le gain de 1 % du volume des ventes en janvier est d’une ampleur considérable (graphique 2). Les véhicules ont essentiellement porté ce gain, talonnés par les marchandises générales. 

Graphique 2 : Les apports pondérés des commerces de détail aux ventes au détail réelles de janvier

Statistique Canada ne teinte jamais son pronostic initial du prochain mois (février dans ce cas); or, ses prévisions s’inscrivent dans un contexte de repli des ventes de véhicules qui pourrait s’expliquer à la fois par une hausse des prix et par la solidité des ventes à l’exception des automobiles, qui ont porté la hausse préliminaire de 0,9 %.

Il faut toutefois faire une mise en garde, puisque les ventes au détail ne tiennent pas compte des dépenses consacrées aux services au Canada, à la différence des États-Unis, dont les dépenses des services tiennent compte des établissements d’alimentation et de boisson (soit les restaurants et les bars).  Les chiffres sur les restaurants et les bars font l’objet, au Canada, d’un rapport décalé distinct.  Or, tout ce que les Canadiens ont dépensé au T1 dans les hôtels, sur les prix des billets d’avion, dans les concerts, dans les manifestations sportives, dans les services financiers et au cinéma, entre autres, n’est pas compris dans le calcul des ventes au détail en deçà de nos frontières.

La capacité de suivre les dépenses consacrées aux services est limitée.  Ces dépenses pourraient s’ajouter à l’élan représenté dans le premier graphique ou s’en soustraire puisque les services représentent 57 % du total des dépenses de consommation du Canada.  Certains chiffres du T1 comme les vols d’avion (graphique 3) et les réservations dans les restaurants (graphique 4) paraissent solides, alors que ceux des bars et des restaurants ne se rendent jusqu’à maintenant qu’en décembre (graphique 5).

Graphique 3 : Les voyages en avion au Canada; Graphique 4 : Les Canadiens dans les restaurants; Graphique 5 : Dépenses à la hausse dans les services de restauration et les bars

Il n’empêche que si la consommation des biens du T1 est voisine du repère, le poids de 43 % sur les biens dans la consommation réelle totale laisse toujours entrevoir un apport pondéré considérable de 2 % à 3 % ou plus dans la croissance de la consommation totale.

Ce sont toutefois des données rétrospectives sur fond du choc pétrolier évolutif qui va s’abattre sur le consommateur, n’est-ce pas?  Peut-être. Mais c’est beaucoup moins clair que les arguments spontanés qui se donnent libre cours.  La BdC s’est dite inquiète des revenus réels à terme; or, comme l’indique le graphique 6, les revenus réels disponibles après les dépenses consacrées à l’énergie ont tendance à augmenter — et non à diminuer — dans les chocs pétroliers haussiers.  Les salaires pourraient s’adapter, le secteur pétrogazier pourrait se mettre à recruter et devenir plus rentable, et le travail de la BdC n’est pas de s’interroger sur les régions dans lesquelles ce phénomène se déroule; les distributions parmi les actionnaires peuvent étayer les revenus, et les comportements peuvent changer.  Toute cette évolution pourrait finalement continuer de porter la consommation.  Si le marché de l’emploi s’affaisse, il y a un risque de baisse; pourtant, il me faudrait plus que deux mois de piètres statistiques pour un sondage faussé qui a sans doute été martelé par la météo et la grippe, et ce sont les salaires qui porteront le fardeau pour la majorité écrasante des consommateurs de toute manière.  Il faut tenir compte des salaires qui sont, à l’échelle nationale, considérablement portés par les conventions collectives, qui réclament des gains tenaces.

Graphique 6 : L'impact des chocs pétroliers sur les RPD

Les prix des producteurs canadiens ont inscrit un autre gain en février : les prix des producteurs industriels ont bondi de 0,4 %, et les prix des matériaux bruts, de 0,6 %.  Attendons en mars.  Le graphique 7 nous apprend que les prix des producteurs industriels continuent de pointer un risque de hausse projetée pour l’IPC sous-jacent.  À moins d’être totalement absorbés par le solde des vieux stocks pour une durée vraiment longue ou par les marges bénéficiaires, ces prix pointent la recrudescence costaude de l’inflation sous-jacente après son accalmie.  Qui vivra verra. Or, les liens rétrospectifs laissent entendre que ce n’est qu’une question de temps.

Graphique 7 : L'IPC sous-jacent et l'IPPI sous-jacent au Canada

Il faut aussi noter qu’au Canada, les prix des logements neufs pourraient justifier une légère révision à la hausse du coût de remplacement des propriétaires dans l’IPC de février.  L’IPC de Statistique Canada pour février faisait initialement état d’une baisse du coût de remplacement des logements, avant de constater que ce coût avait augmenté dans le compte rendu publié ce matin.

Que feriez-vous si vous étiez à la place de la BdC?  Il s’agit en somme de gérer les risques.  Il faut un peu de temps, sans toutefois supposer qu’on en a beaucoup.  Il ne faut pas attendre d’avoir sous les yeux un autre choc inflationniste.  Il ne faut pas non plus attendre que ce résultat soit parfaitement évident dans les indicateurs de l’inflation de synthèse et de l’inflation sous-jacente. Si — et j’insiste sur le si — c’est d’un choc de l’énergie durable dont il s’agit pour une économie qui dépend du pétrole et que la courbe des contrats à terme sur le pétrole est à peu près exacte sur 2026-2027, il faut alors affronter l’incertitude en échelonnant les rajustements du taux directeur. Il y a encore du temps, avant les deux ou trois prochaines réunions; mais si les marchés de l’énergie ne se calment pas soudainement, nous devrions tous garder l’esprit ouvert pour les hausses des taux d’intérêt visant à se prémunir contre l’inflation, au lieu d’attendre de fermer boutique.  Il faut maîtriser le marché obligataire pour ce qui est du ventre de la courbe et des éléments à long terme de la structure des échéances.  Ce qui m’inquiète, à propos du gouverneur Tiff Macklem, c’est qu’il ne cesse d’attendre; nous pourrions alors nous retrouver dans une autre situation inflationniste problématique et catastrophique, avec des conséquences politiques pour son ancien collègue à la BdC.  Les hausses des taux d’intérêt permettraient de s’arrêter ou de faire marche arrière s’il le faut, tout en ouvrant aussi la porte à de nouvelles interventions si l’amoindrissement du risque d’un surciblage de rattrapage massif du taux directeur, comme la dernière fois.  Ce serait à mon avis un plus grand péché si la BdC le recommettait et il s’agirait du dernier clou dans le cercueil de Tiff Macklem à l’approche de la fin de son mandat, l’an prochain.