• Le Canada a « perdu » 68 000 emplois le mois dernier.
  • Voici pourquoi je n’arrive simplement pas à croire les chiffres.
  • C’est ce qui nous amène à rester attentifs à l’inflation et à ses risques.
  • La lecture que fera Tiff Macklem, de la BdC, la semaine prochaine pourrait être essentielle.
 
  • Les emplois au Canada en milliers sur un mois//taux de chômage en %, en données désaisonnalisées, septembre 2026 :
  • Données réelles : -68,3/6,5
  • Banque Scotia :  0,0/6,5
  • Consensus :  10/6,5
  • Auparavant : -41,7/6,4

Les analystes de Statistique Canada ont peut-être fait preuve d’un brin d’humour à l’occasion de l’Action de grâce, puisque ce rapport est le « dindon de la farce ».  Nous en faisons la synthèse dans le graphique 1.

Graphique 1 : La répartition des emplois au Canada

Je refuse simplement de croire que les emplois du secteur public sont soudainement devenus les plus risqués de la planète – surtout au Québec, et pendant une campagne électorale, rien de moins!  Or, c’est ce que Statistique Canada, dans son dernier tour de roue sur un petit échantillon, nous demande de croire.

Avant de parler des inquiétudes, disons que les chiffres de synthèse sont calamiteux. Les 68 000 emplois perdus en septembre ont pris de court tous les prévisionnistes.  Le choc a été presque également réparti entre les emplois à temps plein (-35 000) et les postes à temps partiel (-33 000).  Il s’est perdu 110 000 emplois dans les deux derniers mois.

Le graphique 2 donne la répartition sectorielle.  Presque tous les emplois perdus l’ont été dans le secteur public.

Graphique 2 : L'évolution, en septembre, des niveaux d'emploi au Canada par secteur

Les jeunes de 15 à 24 ans ont été les plus pénalisés (-48 000), suivis par les femmes de 25 à 54 ans (-28 000); les hommes de 25 à 54 ans ont à peine été sanctionnés (0,3 k) et le groupe des 55 ans et plus a gagné 7 000 emplois, tous parmi les femmes (+19 000).

Le taux de chômage a été au rendez-vous des attentes : il a augmenté d’un cran, à 6,5 %.  S’il a si peu progressé, c’est parce que la baisse de l’emploi a été compensée par une diminution de la population active de 53 000 travailleurs sur un mois en données désaisonnalisées.  La population active s’est réduite de 90 000 personnes sur deux mois même si la population des 15 ans et plus en a gagné 43 000.  Sur cette goutte dans l’océan de la population active, environ 60 000 personnes sont des jeunes de 25 à 54 ans.  On pourrait croire à une difficulté de désaisonnalisation liée à la rentrée scolaire.

La baisse de la population active a surtout été portée par deux facteurs qui laissent entendre que la colonne de l’offre dans le bilan de la population active joue un rôle massif dans la léthargie de l’emploi : ceux qui ne veulent pas travailler et ceux qui sont malades.  Même si les chiffres ne sont pas désaisonnalisés, Statistique Canada donne la répartition, pour chaque mois, des raisons invoquées par les différents groupes démographiques pour expliquer qu’ils n’ont pas recherché d’emploi. (Veuillez cliquer sur ce lien).  Ce mois de septembre a comptabilisé la troisième hausse en importance dans le nombre de personnes qui ne font pas partie de la population active parce qu’elles ne recherchaient pas de travail par rapport aux mois comparables de septembre (graphique 3).  Il faut aussi dire qu’il s’agissait du deuxième bond en importance dans les annales, pour les personnes qui ne font pas partie de la population active pour cause de maladie, par rapport aux mois comparables de septembre, à nouveau parce que les chiffres ne sont pas désaisonnalisés à la source (graphique 4).  Après tous ces voyages et tant de réunions à serrer des mains avec des clients, je peux confirmer qu’il y a beaucoup de travailleurs malades sur le marché!

Graphique 3 : La comparaison des Canadiens qui ne recherchaient pas de travail pour septembre; Graphique 4 :  La comparaison des personnes qui ne faisaient pas partie de la population active pour cause de maladie, en données non désaisonnalisées, pour tous les mois de septembre

Le graphique 5 attire à nouveau l’attention sur la colonne de l’offre du bilan : les contractions de la population active ont été tout à fait exceptionnelles. 

Dans le secteur public, l’emploi salarié a perdu 70 000 postes alors que dans le secteur privé, le nombre de postes a augmenté de 24 000.  Les emplois perdus dans le secteur public ne l’ont pas été tant dans l’administration publique (-2 800); ils ont plutôt été concentrés dans le secteur de l’éducation, qui a perdu 35 000 emplois, ainsi que dans la santé et l’aide sociale, secteurs dans lesquels l’emploi a cédé 23 000 postes.

J’ai fait appel aux outils de l’IA pour estimer la somme totale des annonces de réduction de l’emploi dans les commissions scolaires et les hôpitaux de tout le pays au cours des derniers mois : il s’est perdu environ 2 500 postes – ce qui est loin des 58 000 emplois perdus dans l’éducation et la santé, d’après le rapport de Statistique Canada.

Pour être tout à fait franc, le reste du rapport n’est pas fameux. Toutefois, hors de la santé, de l’éducation et de la fonction publique, la réduction des emplois en chiffres nets est d’environ -7 000 en septembre, surtout à cause des postes de travailleurs autonomes, dont le portrait est souvent gâché par des données de moindre qualité.

Ce qui m’étonne en quelque sorte ici, bien franchement, c’est que l’inertie ne s’est pas concentrée sur les secteurs directement atteints par l’escalade des guerres tarifaires bilatérales, ou du moins pas vraiment.  Je n’avais pas beaucoup d’attentes, mais je n’ai certes pas vu de signes préfigurant une suppression massive d’emplois dans le secteur public.

Alors, qu’en est-il?  Il faut toujours être vigilant lorsqu’il est question du risque d’échantillonnage.  Rappelons que les quelque 100 000 participants interrogés chaque mois représentent environ 0,5 % de l’emploi total et de la population active globale au Canada.  Il s’agit d’un échantillon modeste, dont la marge d’erreur est élevée.

La colonne de l’offre pourrait révéler un problème qui est plus imputable aux rapports sur les pénuries de travailleurs dans la santé et l’éducation.

Bien qu’on ait appliqué pour ce mois un facteur de désaisonnalisation supérieur à la normale, la variation de l’emploi non désaisonnalisée a été relativement importante par rapport aux mois comparables de septembre puisqu’il s’agit de données non désaisonnalisées (graphiques 5 et 6).

Graphique 5 : L'évolution sur un mois en septembre 2026 : résultats réels par rapport aux résultats normaux (moyenne sur 3 ans d'août → septembre), en milliers
Graphique 6 : La comparaison du facteur de désaisonnalisation de l'EPA du Canada pour tous les mois de septembre

Le nombre d’heures de travail a aussi été en chute libre en septembre (graphique 7); il s’est toutefois fortement repris pour l’ensemble du troisième trimestre (graphique 8).  Cette évolution laisse entrevoir un risque de baisse pour le PIB de septembre, en attendant les chiffres sur l’activité économique; toutefois, le PIB du troisième trimestre pourrait progresser vigoureusement dans l’ensemble puisque le PIB est le résultat de la multiplication des heures par la productivité des travailleurs, cette dernière donnée étant largement déterminée par les chiffres sur l’activité économique. 

Graphique 7 : Le total des heures de travail au Canada; Graphique 8 : Le total des heures de travail au Canada

Les salaires ont repris un peu de mieux à 4,7 % sur un mois, en données désaisonnalisées et annualisées en septembre, ce qui a permis d’effacer l’essentiel de la baisse précédente.

Nous invitons le lecteur à consulter les autres graphiques dans la page suivante.

Graphique 9 : La comparaison de l'EPA du Canada en données non désaisonnalisées pour tous les mois de septembre; Graphique 10 : Le taux de chômage au Canada; Graphique 11 : Le taux de participation à la population active du Canada; Graphique 12 : Les salaires horaires au Canada
Graphique 13 : Les jeunes en tête dans la perte d'emplois; Graphique 14 : Croissance de l'emploi dans les provinces canadiennes

Je crois que la BdC devrait relativiser ce rapport et continuer de se consacrer à son mandat dans la maîtrise de l’inflation.  L’IPC sous-jacent sur un mois, en données désaisonnalisées et annualisées, s’inscrit à 3 % ou plus depuis quatre mois, et tous les baromètres de l’inflation se situent aux alentours ou au-delà de leur cible de 2 % sur un an ou sur un mois en données désaisonnalisées et annualisées. Il est certain que les attentes inflationnistes s’envoleront lorsque les enquêtes de la BdC seront publiées, dans deux semaines.  L’écart de production se résorbe assez rapidement cette année.  La politique budgétaire et les effets des matières premières devraient stimuler fortement la croissance à terme.  Dans l’ensemble, il y a lieu de s’inquiéter du risque inflationniste.  Attendons ce que dira le gouverneur Tiff Macklem la semaine prochaine.  Il est connu pour son discours accommodant et pourrait donc profiter de ces chiffres pour justifier la patience; or, s’il se montre plus préoccupé par l’inflation – ce qu’il devrait faire à notre avis –, la réaction conciliante exprimée aujourd’hui par les marchés pourrait être vulnérable.