Brian Porter - 25 avril 2014

Allocution de Brian J. Porter
Une approche différenciée des marchés émergents : fondement de la stratégie de la Banque Scotia en Amérique latine

National Club, Toronto
Le 25 avril

Merci de m’avoir invité à prendre la parole aujourd’hui.

Depuis longtemps, la stratégie de la Banque Scotia est fortement tournée vers l’international. Notre présence s’étend à trois grandes régions du monde : l’Amérique latine, les Antilles et l’Amérique centrale, et l’Asie. Aujourd’hui, les succursales de la Banque à l’étranger sont presque deux fois plus nombreuses que celles au Canada.

Près de la moitié de nos bénéfices sont générés à l’étranger. Mais ce que la plupart des gens oublient, c’est que 50 000 de nos 83 000 employés travaillent hors du Canada. Bref, l’activité sur les marchés internationaux, nous en savons quelque chose!

Cette expérience nous permet de bien comprendre les marchés émergents, tant ceux d’Amérique centrale que d’Amérique du Sud, et même d’Asie, y compris de la Thaïlande.

Mais je vous rassure : je ne présenterai pas une analyse approfondie de chacun des marchés où nous sommes présents aujourd’hui – nous en aurions pour toute la journée.

Étant l’une des banques les plus internationales au monde, nous avons eu l’occasion de constater que les marchés émergents ne sont pas assimilables les uns aux autres. À la Banque Scotia, nous avons appris à faire la distinction entre ces marchés – même entre ceux d’une même région.

Ce point de vue nous a amenés à concentrer nos activités à l’étranger en Amérique latine, ce qui, pour la Banque, comprend le Mexique. Pour l’exercice 2013, nos recettes tirées de cette région s’élevaient à 1,2 milliard de dollars.

Plus précisément, nous concentrons nos efforts sur les quatre grands marchés d’Amérique latine, soit le Pérou, la Colombie, le Mexique et le Chili. Je vous expliquerai le raisonnement derrière ce choix un peu plus tard.

En l’occurrence, ces quatre pays forment une zone d’investissement et d’échanges préférentiels relativement nouvelle : l’Alliance du Pacifique. J’aurai aussi l’occasion d’en parler en détail dans quelques instants.

Ces pays illustrent clairement l’hypothèse que je vous soumets aujourd’hui, à savoir que les marchés émergents ne devraient pas être perçus comme un tout homogène.

J’aborderai trois aspects pour étayer mon hypothèse :

  • Tout d’abord, j’expliquerai en quoi le développement des marchés émergents, et les traits qui les distinguent entre eux, ont accentué l’importance de choisir judicieusement ses marchés.
  • Ensuite, nous verrons pourquoi les possibilités actuelles et à long terme qui existent au sein de l’Alliance du Pacifique présentent un si grand attrait pour les entreprises canadiennes, y compris pour la Banque Scotia.
  • Enfin, j’évoquerai la thèse d’investissement qui sous-tend nos principales activités en Amérique latine, de même que les moyens qui nous ont permis de gérer les risques.

SURVOL DES MARCHÉS ÉMERGENTS

Je vais aller directement au premier point, soit les distinctions entre les différents marchés émergents.

Malgré toute la rigueur de la démarche d’investissement, il arrive que l’humeur des marchés change brusquement – ce qui pousse parfois les investisseurs à considérer les marchés émergents comme une seule catégorie, ou un seul panier d’actifs. Ainsi, lorsqu’un pays ou une région subit un revers, l’onde de choc négative peut se propager très rapidement.

La Banque Scotia en est un parfait exemple; en janvier, le cours de notre action était en baisse de 8 % par rapport à celles de nos concurrents, principalement du fait de notre exposition aux marchés émergents.

Au cours des derniers mois, les investisseurs ont réagi face à la perspective d’un essoufflement de l’activité sur les marchés émergents et d’un retour en force de la croissance du côté des économies développées. C’est l’un des facteurs qui expliquent le « retrait massif » des capitaux des marchés émergents et leur rapatriement vers les pays plus développés.

Les marchés développés, comme celui des États-Unis, du Royaume-Uni ou de l’Europe continentale, rétablissent peu à peu leurs assises économiques au lendemain de la crise financière mondiale.

Durant et après la crise, les capitaux ont fui ces économies développées à faible taux d’intérêt au profit de zones où la croissance et les rendements étaient supérieurs. Aujourd’hui, on observe les signes d’un certain renversement de la vapeur.

Les différents marchés émergents ont été touchés de diverses façons par ces afflux de capitaux, chacun étant caractérisé par des perspectives économiques, un régime fiscal, une politique monétaire et des enjeux sociaux qui lui sont propres.

De plus, chaque pays en est à un stade unique de développement économique, d’évolution politique et de maturité réglementaire.

L’ALLIANCE DU PACIFIQUE

Comme je l’ai déjà mentionné, la priorité de la Banque Scotia en Amérique latine est accordée aux quatre pays qui composent l’Alliance du Pacifique : le Pérou, la Colombie, le Mexique et le Chili. Chacun de ces pays présente des attraits uniques du fait de ses facteurs économiques fondamentaux et de ses perspectives de croissance :

  • Le Mexique a l’avantage de la taille; avec son PIB de 1,2 billion de dollars, ses exportations de 371 milliards de dollars et sa population de 112 millions d’habitants – quatre fois celle du Canada.
  • Le Pérou affiche une situation budgétaire solide. Sa dette souveraine se situe à 16 % du PIB, et ses réserves de change ont augmenté pour atteindre 66 milliards de dollars.
  • Le Pérou et la Colombie sont aussi des marchés de taille appréciable, avec des PIB supérieurs à 200 et à 360 milliards de dollars, respectivement.
  • Le Chili, une nation développée à tous les égards, a déjà fait ses preuves au chapitre de la croissance; son économie totalise 270 milliards de dollars.

Prise dans son ensemble, la zone de l’Alliance du Pacifique constitue la sixième économie mondiale selon le critère de la parité de pouvoir d’achat, et le septième exportateur mondial.

En Amérique latine, l’Alliance regroupe 208 millions de personnes et compte pour près de 40 % du PIB de la région et 50 % des échanges commerciaux.

Par le passé, plusieurs alliances et zones d’échanges commerciaux d’Amérique latine se sont enfermés dans une position protectionniste. L’Alliance du Pacifique, en revanche, entend tirer pleinement parti des occasions liées à l’accroissement du commerce mondial.

Les membres de l’Alliance du Pacifique sont résolus à maintenir un niveau élevé de libéralisation des échanges. Ces pays sont déjà unis par des accords bilatéraux mutuels, et chacun d’eux a conclu des accords commerciaux avec des partenaires importants comme le Canada, les États-Unis, l’Union européenne et certains pays d’Asie.

L’interdépendance économique de ces quatre pays a été renforcée par la mutualisation de leurs marchés boursiers. Le MILA – nom donné au marché intégré né de cette fusion – réunit des sociétés cotées dont la capitalisation boursière combinée s’élève à 700 milliards de dollars, ce qui en fait la plus grande bourse de valeurs en Amérique latine après celle du Brésil.

La possible intégration de la bourse mexicaine, plus tard en 2014, ferait du MILA un marché boursier majeur à l’échelle mondiale. Quoi qu’il en soit, le MILA a déjà consolidé les liens entre ces pays en facilitant la circulation des capitaux de part et d’autre des frontières.

Qui plus est, les banques centrales des pays de l’Alliance du Pacifique sont de plus en plus sophistiquées et indépendantes. Par exemple, elles ont conclu des accords de swap avec d’autres banques centrales majeures. De plus, la situation budgétaire et la balance des opérations courantes de ces pays (par rapport à leur PIB) sont en voie d’être plus saines que jamais.

En outre, le développement de marchés financiers plus dynamiques et de banques centrales plus solides a permis d’accroître l’efficacité et l’efficience du système économique de ces pays.

Fondamentalement, tous ces facteurs ont renforcé la confiance des investisseurs envers l’Alliance du Pacifique.

LA CRISE DU PESO MEXICAIN

Pour les pays de l’Alliance du Pacifique, et de façon plus générale pour l’Amérique latine, la crise du peso mexicain survenue il y a 20 ans a agi comme un puissant catalyseur de réformes structurelles et de modernisation.

À l’époque, cette crise avait révélé certaines faiblesses systémiques de l’économie mexicaine et d’autres marchés d’Amérique latine. Elle avait mis au grand jour des déficits courants importants par rapport au PIB, de même que les difficultés inhérentes aux monnaies à parité fixe avec le dollar américain.

De plus, cette situation était exacerbée par l’ampleur des emprunts en dollars américains et l’insuffisance des réserves de change. L’association de ces facteurs a entraîné une dévaluation de 50 % du peso en à peine dix mois, en 1994. Cette même année, le PIB mexicain a d’ailleurs reculé de plus de 6 %.

La crise s’est soldée par un plan de sauvetage de 50 milliards de dollars qui visait à stabiliser le pays et son économie. Heureusement, cette crise a suscité un changement transformationnel.

PROGRAMME DE RÉFORMES – ALLIANCE DU PACIFIQUE

Au cours des deux décennies qui ont suivi, le Mexique et les autres membres de l’Alliance du Pacifique ont opéré d’importantes réformes structurelles et juridiques. L’incidence de ces réformes a été amplifiée par certains autres développements, notamment :

  • L’accélération de la mondialisation et la naissance de la zone euro, qui ont stimulé les échanges commerciaux.
  • La croissance rapide de la Chine.
  • L’émergence d’une classe moyenne florissante dans plusieurs pays.
  • Les mesures d’assouplissement quantitatif mises en œuvre par plusieurs économies développées, qui ont permis aux marchés émergents de lever des capitaux à des taux alléchants.

Compte tenu des différences entre les divers marchés émergents d’Amérique latine, les pays de l’Alliance du Pacifique ont encore plus profité de ces développements que leurs voisins immédiats.

Le Mexique est un excellent exemple. Depuis la crise du peso, le pays a réformé ses marchés des capitaux, son marché de l’emploi, ses processus politiques et son régime fiscal. Et les réformes se poursuivent…

Au cours des quatre prochaines années, des dépenses publiques de 300 milliards de dollars permettront au pays de moderniser son infrastructure économique, notamment ses ports, ses autoroutes et ses systèmes de télécommunication.

Le Mexique renforcera ainsi sa capacité d’exportation vers les marchés étrangers, de même que sa position de destination privilégiée pour les capitaux étrangers.

Récemment, les autorités mexicaines ont annoncé leur décision d’ouvrir le secteur de l’énergie en amont aux investissements directs étrangers. Il s’agit d’un premier pas vers la levée du monopole de Pemex, la société d’État qui avait la mainmise sur le secteur énergétique depuis sa constitution, il y a près de 80 ans. Ce changement, dont la mise en place demandera du temps et de la patience, récompensera les investisseurs et les entreprises ayant une vision à long terme.

Les réformes engagées au Mexique ne sont qu’un exemple de la tendance générale vers l’ouverture et la libéralisation des marchés qui caractérise les pays de l’Alliance du Pacifique.

D’autres entreprises canadiennes entrevoient les possibilités que présentent le Mexique et les autres pays de l’Alliance du Pacifique.

Je faisais moi-même partie de la délégation accompagnant le premier ministre Harper au sommet trilatéral qui s’est tenu récemment au Mexique. Une fois de plus, j’ai pris conscience que près de 3 000 entreprises canadiennes, dont 150 sociétés ouvertes, sont déjà présentes au Mexique.

NOTRE THÈSE D’INVESTISSEMENT

Grâce à ces réformes, l’Alliance du Pacifique s’est imposée comme un pôle d’attractivité pour les affaires.

Ce qui nous intéresse, en tant qu’institution financière, ce sont les excellentes perspectives de croissance, la stabilité et l’essor subséquent d’une classe moyenne de plus en plus instruite, mais n’ayant pas accès à des services bancaires adéquats.

Ces solides facteurs économiques fondamentaux devraient présenter un attrait similaire pour les fabricants, les sociétés des secteurs des biens de consommation, des ressources et de l’assurance ainsi que les fonds de pension, et pour beaucoup d’autres encore.

Penchons-nous un instant sur la croissance et la stabilité économiques. Selon les prévisions, la croissance moyenne du PIB des membres de l’Alliance devrait se situer à 3,8 % en 2014; des résultats comparables sont attendus en 2015.

À titre de comparaison, pour l’Argentine, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay et le Venezuela, on s’attend à une progression moyenne du PIB de 1,5 % au cours des deux prochaines années.

Il convient d’insister sur cet écart : la croissance des pays de l’Alliance du Pacifique est deux fois supérieure à celle de leurs voisins. Même pour l’économie brésilienne, on s’attend à une croissance relativement modeste au cours des deux prochaines années.

Autre témoin de cette stabilité relative, la note « de première qualité » a été attribuée aux dettes souveraines du Pérou, de la Colombie, du Mexique et du Chili. Le Brésil est le seul autre pays d’Amérique latine à jouir d’une telle notation.

L’amélioration de la situation économique des pays de l’Alliance contribue à augmenter les revenus, à renforcer la stabilité politique et sociale et à instaurer le climat de confiance nécessaire pour soutenir ce régime de croissance.

La montée d’une classe moyenne prospère dans les pays de l’Alliance constitue une preuve tangible de l’effet de ces facteurs. Au Pérou, ce groupe a doublé entre 2005 et 2011; à présent, sept Péruviens sur dix appartiennent à la classe moyenne. Au Mexique, selon certaines estimations, la moitié de la population appartient ou est en voie d’appartenir à la classe moyenne.

Selon les prévisions de l’OCDE, la classe moyenne en Amérique centrale et en Amérique du Sud passera de 180 à 300 millions de personne d’ici 2030. Durant cette même période, le pouvoir d’achat de ce groupe fera plus que doubler, passant à 3,2 billions de dollars.

De plus, dans le sillage de la classe moyenne traditionnelle se forme une abondante « classe moyenne en devenir ». Ce groupe naissant, qui représente autour de 50 % de la population des pays de l’Alliance du Pacifique, dispose d’environ 30 % du pouvoir d’achat.

Le dernier facteur sur lequel repose notre thèse d’investissement dans l’Alliance du Pacifique est la faiblesse relative du taux de « bancarisation » – autrement dit, le fait qu’il existe dans ces pays d’importantes carences en matière d’offre de services bancaires.

Le crédit intérieur consenti au secteur privé par les banques représente en moyenne 41 % du PIB en Amérique latine. À titre de comparaison, ce chiffre est de 80 % en Asie et de 130 % ici, au Canada.

Au fur et à mesure que ces économies progressent, il en va de même des retombées potentielles pour les institutions financières – dont la Banque Scotia.

Ces développements sont aussi importants pour les autres secteurs, puisque l’accès au crédit et aux autres services financiers génère le carburant qui alimente l’activité économique et les échanges commerciaux.

LA CLEF DU SUCCÈS

D’après mes remarques d’aujourd’hui, vous pouvez conclure que nous sommes optimistes quant aux perspectives à moyen et à long terme dans les pays de l’Alliance du Pacifique.

Toutefois, investir dans les marchés émergents ne va pas sans risques – une leçon que nous avons apprise à nos dépens avec notre expérience en Argentine, il y a plus d’une dizaine d’années. Toute entreprise qui fait des affaires dans un pays émergent devrait se doter d’une stratégie de gestion des risques solide et exhaustive.

Voici quelques principes fondamentaux sortis tout droit de notre bréviaire :

  1. Acquérir une connaissance approfondie – et un respect réel – des particularités culturelles et historiques de chaque pays.
  2. S’entourer de partenaires de confiance possédant une expertise locale et mobiliser des intervenants de tous les horizons.
  3. Instaurer un cadre rigide de gestion des risques et mieux comprendre les rouages du système judiciaire local.
  4. Garantir un leadership fort en positionnant judicieusement vos meilleurs talents.
  5. Appliquer les normes les plus élevées en matière d’éthique et de conduite des affaires.
  6. S’assurer que vos fonctions de contrôle locales bénéficient d’une gestion efficace et suivent les normes canadiennes.
  7. Enfin, ne jamais faire tous ses investissements dans un seul pays; opter pour la diversification du portefeuille.

L’essentiel est que les entreprises s’assurent d’obtenir une contrepartie adéquate pour les risques supplémentaires inhérents à l’investissement sur les marchés émergents.

À la Banque Scotia, notre longue d’expérience des activités internationales, conjuguée à nos pratiques rigoureuses en matière de gestion des risques, nous procure cette assurance.

CONCLUSION

D’entrée de jeu aujourd’hui, je vous ai soumis l’hypothèse selon laquelle les marchés émergents ne constituent pas un tout homogène.

Je vous ai ensuite donné plusieurs des raisons qui nous poussent à le croire, puis j’ai relevé les distinctions entre l’Amérique latine, prise dans son ensemble, et les caractéristiques uniques des quatre pays de l’Alliance du Pacifique.

Pour nous, cette ligne de pensée cadre avec la stratégie de la Banque Scotia. Nous croyons qu’il existe d’excellentes possibilités de croissance à saisir à l’échelle de la Banque – dont plusieurs sont liées à l’Alliance du Pacifique.

Dès mon entrée en fonction à titre de chef de la direction, en automne dernier, j’ai annoncé que nous allions mettre l’accent sur l’Amérique latine, encore plus que sur nos autres marchés étrangers. Plus précisément, j’ai aussi annoncé que nous allions continuer à consolider nos assises dans les pays de l’Alliance du Pacifique.

Il arrive parfois que tous les marchés émergents soient injustement mis dans le même sac. À la Banque Scotia, nous sommes conscients que chacun présente des traits distinctifs, et nous gardons ce fait à l’esprit au moment d’investir les capitaux de nos actionnaires.

Merci.