Larissa Maxwell connaît très bien les défis que doivent relever les personnes victimes de la traite de personnes lorsqu’elles doivent reconstruire leur vie. À titre de première directrice des programmes de l’Armée du salut pour contrer la traite de personnes, elle dirige le programme Deborah’s Gate, un centre d’hébergement de Colombie-Britannique qui aide les survivantes d’exploitation à se remettre des traumatismes physiques et psychologiques qu’elles ont subis.

« Si nous n’en avons pas fait l’expérience, nous ne pouvons pas comprendre ce que vivent les personnes qui se sont sorties de l’enfer, ici même au Canada, et qui essaient de retrouver une vie normale, explique Mme Maxwell. C’est très difficile mentalement; les étapes sont nombreuses avant qu’une personne puisse envisager de quitter le milieu où elle est exploitée et croire qu’une vie meilleure l’attend. »

Dans ce processus, la personne doit retrouver l’autonomie financière qui lui a été volée ou qu’elle n’a jamais eu l’occasion d’établir pour elle-même. Les personnes victimes de traite ont souvent peu d’expérience dans la gestion de leur argent, ne savent pas comment fonctionnent les banques, ont des dettes envers leur bourreau, n’ont pas de cote de crédit ou ont de mauvais antécédents et ne sont pas admissibles à des prêts étudiants ou d’autres types de crédit.

« Ces personnes recollent les morceaux de leur vie, un à un, souligne Mme Maxwell. Certaines d’entre elles étaient mineures lorsque tout a commencé. Elles ont de grandes lacunes, n’ayant pas acquis les connaissances financières de base, n’ayant pas géré elles-mêmes leurs finances et n’ayant pas reçu les conseils de mentors plus âgés. Elles n’ont aucune base solide. »

Deborah’s Gate et la Banque Scotia ont commencé à collaborer l’an dernier sur un projet pilote appelé Financial Access Project, qui vise à fournir des services financiers de base aux survivants de traite de personnes pour les aider à retrouver leur autonomie financière. Ce projet s’inscrit dans le cadre d’une initiative mondiale mobilisant le secteur financier dans la lutte contre l’esclavage et la traite de personnes. Mme Maxwell et M. Stuart Davis, chef mondial, Gestion du risque de crimes financiers et chef de groupe, Lutte contre le blanchiment d’argent à la Banque Scotia, ont fait une présentation aux Nations Unies en septembre à New York, pour expliquer comment ce projet aidait déjà les survivants de ce fléau.

Dans le cadre de ce projet pilote, la Banque Scotia a fourni aux survivants un compte-chèques gratuit pendant 12 mois avec un nombre illimité d’opérations, un compte d’épargne, ainsi qu’une formation en littératie financière avec un conseiller spécialement désigné.

Sensibilité aux traumatismes et pouvoir d’action

Gilberto Cedolia, directeur principal, Gestion du risque de crimes financiers, à la direction générale de la Banque Scotia, a collaboré avec Mme Maxwell pour définir la stratégie à suivre pour ce projet : comment identifier les candidats admissibles au projet pilote; comment déterminer leurs besoins financiers; et comment s’assurer de les traiter avec la plus grande sensibilité possible. Ils ont défini ensemble un cadre de référence se fondant sur l’approche suivie par les professionnels de la santé traitant les victimes de traumatismes, laquelle repose sur quatre piliers : le consentement éclairé, la vie privée et la confidentialité, la sensibilité au traumatisme vécu et le pouvoir d’action.

« Au bout du compte, nous voulions aider les survivants à se remettre sur pied en leur fournissant un appui positif qui les encouragerait, explique M. Cedolia. Mais nous devions d’abord être certains que les processus en place permettaient de le faire. Nous voulions préparer les survivants pour qu’ils n’aient pas de mauvaises surprises, nous voulions protéger leur vie privée pour qu’ils se sentent à l’aise de venir en succursale et nous voulions que les employés de première ligne sachent comment s’y prendre pour discuter avec eux. »

Cette collaboration a donné lieu au premier système d’aiguillage pour les survivants au Canada afin qu’ils reçoivent des services financiers, et la Banque a procédé à l’ouverture des quatre premiers comptes dans ce cadre. Selon M. Cedolia, la Banque souhaite que ce projet pilote devienne un programme pleinement opérationnel à l’échelle du Canada cette année, afin que toutes les succursales – y compris les centres de services bancaires aux autochtones – puissent fournir ces services aux survivants de la traite de personnes. Comme l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées l’a révélé, la colonisation a augmenté la vulnérabilité des femmes autochtones à la traite de personnes.

La traite de personnes sous-déclarée au Canada

Le 22 février, c’est la journée de la sensibilisation à la traite de personnes au Canada. Nombreux sont ceux qui pensent que ce fléau sévit uniquement dans les pays pauvres et que les pays développés comme le Canada sont épargnés. Malheureusement, c’est une réalité trop fréquente ici aussi. Il est difficile d’obtenir des chiffres exacts en raison de la nature clandestine de ce phénomène et parce que les victimes et témoins sont peu enclins à faire une dénonciation à la police. En 2016, les services de police canadiens ont déclaré 340 affaires de traite de personnes, selon Statistique Canada. Les experts estiment toutefois que ce crime est beaucoup plus fréquent.

La traite de personnes consiste à exploiter des personnes, en les contraignant à fournir des services sexuels ou à faire du travail forcé. Même si aucun segment de population n’est à l’abri, les personnes les plus ciblées sont des jeunes femmes ou adolescentes vulnérables, des membres des communautés autochtones, des personnes en situation de précarité économique, des toxicomanes ou d’autres personnes aux prises avec des difficultés. La traite de personne est un crime très lucratif, qui représente peu de risques pour les trafiquants mais qui a des effets dévastateurs sur les victimes.

Selon Mme Maxwell, les personnes qui ont participé au projet pilote n’avaient que des éloges à faire sur le programme.

« La réaction a été incroyable. Les participants au projet pilote sentaient qu’ils reprenaient leur vie en main. Ils se sentaient importants et intelligents, ils avaient le sentiment qu’ils arriveraient à retrouver leur autonomie financière, explique-t-elle. Voir leur réaction et l’espoir dans leurs yeux, ça n’a pas de prix. »