Ce qui a d’abord éveillé les soupçons des employés de la Banque Scotia, ce sont les tentatives de retrait d’une somme importante qu’un client a effectuées dans plusieurs succursales de Toronto.

Donnant une raison différente à chaque succursale, le client tenait à retirer l’intégralité d’un télévirement qu’il venait de recevoir d’un tiers inconnu aux États-Unis.

Après le signalement de cette tentative de transaction inhabituelle, les enquêteurs de la Banque Scotia ont découvert un article sur Internet mentionnant l’arrestation à l’étranger d’une personne du même nom et du même âge pour la contrebande de parties d’animaux sauvages.

Alertée par cette information et par d’autres activités suspectes liées au compte, la Banque Scotia a alors demandé au Centre d’analyse des opérations et déclarations financières du Canada (CANAFE) d’enquêter sur ces activités de commerce illégal des espèces sauvages (CIES).

Cet exemple de 2019 illustre le rôle que le secteur financier peut jouer dans la lutte mondiale contre le trafic, la contrebande, le braconnage et la capture d’espèces en voie de disparition, une industrie clandestine qui génère des milliards de dollars par an, souvent au profit de réseaux criminels et terroristes. 

La Banque Scotia va encore plus loin en devenant la première banque canadienne à rejoindre le groupe de travail financier d’United For Wildlife, un organisme sans but lucratif financé par le prince William et la Royal Foundation qui agit pour empêcher les trafiquants de transporter, de financer et d’exploiter les produits illégaux provenant d’espèces sauvages.

Les signataires de la déclaration du groupe de travail financier sont des acteurs majeurs de ce combat, notamment en formant le personnel de lutte contre la criminalité financière au repérage et à l’évaluation des activités illicites liées aux espèces sauvages ainsi qu’en examinant les signaux d’alerte qui leur sont envoyés.

Joseph Mari, premier directeur, Unité du renseignement financier et Partenariats externes de la Banque Scotia, espère que de nombreuses entreprises rejoindront le mouvement afin d’accroître la visibilité de la lutte contre le commerce illégal des espèces sauvages et, surtout, d’aider les autorités à arrêter les criminels qui arrachent des animaux et des espèces sauvages de leur habitat naturel.

« C’est motivant de changer les choses, explique-t-il. Nous contribuons vraiment à exposer ce fléau; nous ne restons pas passifs. L’équipe est motivée, car nous sommes tous très proches des animaux. »

D’après une étude de 2020 du Groupe d’action financière, un organisme intergouvernemental qui lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, le commerce illégal des espèces sauvages générerait entre 7 et 23 milliards de dollars américains par an à travers le monde, soit environ 25 % des recettes du commerce légal.

Les éléphants, les rhinocéros et les pangolins font partie des cibles privilégiées des braconniers et des trafiquants, attirés par leur ivoire, leur corne et leurs écailles.

Si le lien entre le blanchiment d’argent et la traite des personnes est bien connu (la Banque Scotia s’y est attaqué en rejoignant et en formant plusieurs partenariats publics-privés comme les projets Shadow et Protect), le commerce illicite mondial d’animaux, de plantes et d’autres espèces sauvages l’est moins.

Cet enjeu est toutefois passé au premier plan en 2020, quand le GAFI a donné la priorité aux crimes environnementaux et plus particulièrement au commerce international des espèces sauvages.

« Maintenant que le GAFI pointe ce problème du doigt, les États se sentent obligés d’agir, souligne Joseph Mari. C’est une grande influence pour les banques du monde entier. »

Par ailleurs, le prince William et la Royal Foundation ont créé United for Wildlife en 2014 pour freiner le commerce des espèces sauvages en appelant le secteur privé à participer à un groupe de travail sur le transport et à un autre financier.

Joseph Mari explique que le service Gestion du risque de crimes financiers de la Banque Scotia envisageait de rejoindre le groupe financier depuis plusieurs années, mais qu’il voulait d’abord s’assurer que la formation sur les enquêtes et les opérations connexes étaient suffisantes.

Il ajoute que la Banque a déjà tenu des formations sur les crimes liés aux espèces sauvages auprès de centaines d’enquêteurs, et que d’autres suivront.

Marsha Phillip, directrice, Unité du renseignement – Enquêtes spéciales à la Banque Scotia, explique que les enquêteurs doivent surveiller certains indicateurs d’activités suspectes, comme une opération inhabituelle selon les activités ou le profil d’un client (ex. : dépôt en espèces d’une somme importante), un déplacement dans un pays connu pour le trafic d’espèces sauvages et, surtout, une couverture médiatique ou nouvelle négative, c’est-à-dire toute information issue d’une source fiable (ex. : registre public, communiqué de presse) associant une personne à une activité de trafic illicite d’espèces sauvages.

« Nous utilisons de nombreux paramètres pour confirmer une correspondance, principalement le nom, l’âge, le lieu et la date de naissance », précise-t-elle.

Quand les preuves rassemblées justifient une enquête plus poussée, la Banque transfère le dossier au CANAFE.

« Il ne faut pas être juge et partie; ce n’est pas à nous de clôturer les comptes ou d’arrêter des individus, mais nous pouvons transmettre des renseignements au CANAFE, qui serviront aux autorités et aux organismes de réglementation », explique Joseph Mari.

Barry MacKillop, sous-directeur du Secteur du renseignement du CANAFE, se félicite que la Banque Scotia illustre jour après jour la valeur que peuvent offrir les renseignements financiers dans la détection des réseaux criminels qui exploitent des espèces vulnérables et en voie de disparition.

« Le CANAFE est ravi de collaborer avec des institutions financières canadiennes. Ce travail continu nous permettra d’atténuer les conséquences dévastatrices de ces crimes à l’échelle mondiale, tout en renforçant l’intégrité du système financier canadien. »

Selon Marsha Phillip, les enquêteurs spécialisés repèrent de mieux en mieux les cas suspects. Elle est ravie d’étendre le champ d’action de son équipe grâce à l’adhésion de la Banque au groupe financier d’United for Wildlife.

« Notre attitude envers les forêts et les animaux reflète la façon dont nous agissons envers nous-mêmes et les autres. L’engagement de la Banque témoigne de notre volonté d’agir de façon concrète pour préserver la faune et la flore dans le monde entier », conclut-elle.