Prendre le virage vert… Mieux vaudrait ne pas miser sur le statu quo.
Traduction de l'entrevue que Fred Ketchen a réalisé avec Warren Jestin
Fred Ketchen : Bonjour et bienvenue à notre balado Trouver l'argent. Je suis Fred Ketchen, directeur des opérations sur actions chez Scotia Capitaux. Au cours de nos balados mensuels, j'aurai l'occasion de m'entretenir avec des experts de la Banque Scotia qui vous prodigueront de judicieux conseils pour vous permettre de tirer le meilleur parti de vos finances personnelles. Nous discuterons également de stratégies pour vous aider à aller de l'avant financièrement.
Dans ce balado, nous parlerons des forces et des faiblesses de l’économie canadienne et de nos principaux partenaires commerciaux, ainsi que des mesures adoptées par les gouvernements des principaux pays industrialisés pour respecter leurs cibles de conservation sur le plan de l’environnement et de l’énergie. Ces sujets ont d’ailleurs été abordés dans l’analyse «Prendre le virage vert… Mieux vaudrait ne pas miser sur le statu quo», publiée en mai 2007 par le service Études économiques de la Banque Scotia. Pour ce balado, nous recevons aujourd’hui M. Warren Jestin, qui est vice-président principal et économiste en chef de la Banque Scotia.
Bonjour M. Jestin. Pour commencer, pourriez-vous nous dire si les économistes de la Banque Scotia ont maintenant une vision différente de l’économie mondiale et si cette dernière poursuivra sa croissance?
Warren Jestin : Durant les deux prochaines années, nous allons assister à la croissance raisonnable des économies de la plupart des pays industrialisés. Présentement, les États-Unis font l’objet d’un certain ralentissement en raison de problèmes liés au marché de l’habitation. Au Canada, le taux de croissance moyen baissera légèrement, pour se situer à environ 2 %, comme aux États-Unis. L’Europe et le Japon devraient afficher un taux légèrement supérieur à 2 %, donc il s’agit d’une tendance très régulière, tout au moins du point de vue macroéconomique. Cependant, si vous dépassez le cadre de ces économies pour vous pencher sur des pays comme la Chine ou l’Inde, vous trouverez dans certaines régions de l’Asie des rendements beaucoup plus élevés. En fait, en Chine, nous allons de surprise en surprise, alors que la croissance économique du pays a atteint plus de 11 % en début d’année et nous pensons qu’à long terme, elle se situera probablement entre 9 et 10 %, alors qu’au Canada, même si le taux de croissance moyen s’améliore un peu, il restera probablement sous la barre des 3 %.
Fred Ketchen : Les perspectives concernant les économies canadiennes et américaines ont-elles changé? Vous avez notamment parlé du ralentissement du marché de l’habitation aux États-Unis… Ce ralentissement va-t-il s’intensifier? Et le boom du secteur des ressources va-t-il continuer de stimuler la croissance de l’économie canadienne?
Warren Jestin : Eh bien, je pense que les États-Unis n’ont pas encore traversé la pire période du cycle du marché de l’habitation et que nous allons probablement observer chez les consommateurs un comportement très prudent dans les mois à venir. C’est l’une des raisons qui pourraient inciter la Réserve fédérale américaine à abaisser ses taux dans le courant de l’année. Au Canada, en moyenne, notre rendement s’approche beaucoup de celui des États-Unis. Cependant, dans les faits, la croissance en Ontario et au Québec se chiffre à tout au plus 2 %, mais vers l’Ouest, en Colombie-Britannique, en Alberta et en Saskatchewan, les régions productrices de ressources obtiennent de très, très bons résultats. Cette situation reflète deux réalités : d’une part, la lourde compétition de certains pays, notamment asiatiques, entraîne la restructuration du secteur manufacturier et d’autre part, l’extraordinaire demande de ces pays pour les matières premières maintient la vigueur des prix du cuivre, du nickel, du zinc, du pétrole et de l’uranium. En d’autres mots, presque toute la plateforme de croissance s’est déplacée vers l’Ouest.
Fred Ketchen : Votre plus récente analyse économique globale met l’accent sur l’environnement. Quelles sont les implications macroéconomiques pour le Canada s’il prend le virage vert et comment cela se traduira-t-il, en termes de compétitivité mondiale, si nous maintenons le cap dans cette direction?
Warren Jestin : Eh bien, nous ne sommes pas le seul pays qui se porte à la défense de l’environnement et littéralement, des trillions de dollars sont investis dans le monde au nom de la réhabilitation de l’environnement et de la recherche de procédés d’utilisation de l’énergie plus efficaces, de même que de véhicules et autres produits semblables plus écologiques. Tout ce que cela signifie est très complexe, parce qu’il y aura effectivement des industries qui devront apporter des changements radicaux à leurs habitudes pour réduire la quantité des polluants qu’elles émettent. Cependant, d’autres industries vont très bien faire étant donné que leurs produits ou leurs services feront partie des solutions adoptées pour prendre le virage vert. En fait, je dirais que le secteur de l’environnement en tant que tel, de même que celui de l’efficacité énergétique compteront parmi les secteurs dont la croissance sera la plus prononcée dans le monde. Et si vous songez aux retombées que le virage vert aura, disons que toutes les entreprises, de même que leurs procédés et la réaction des consommateurs, par exemple à la hausse des prix de l’essence, auront pour effet de changer la situation de l’ensemble du marché. Pour le Canada, cela se traduira par beaucoup de dépenses, beaucoup de changements dans les industries, mais en fin de compte, je pense que nous serons en mesure de prendre le virage vert et de maintenir notre taux de croissance à un niveau raisonnable, entre 2,5 % et 3 %, durant quelques années.
Fred Ketchen : Lorsque nous observons notre économie et que nous remarquons que les prix sont plus élevés et qu’une certaine croissance apparaît évidente, l’inflation est l’un des problèmes qui se posent. L’inflation semble être un sujet de préoccupation croissante au Canada et à l’étranger. N'y a-t-il aucun signe de diminution des hausses de prix et de changement quant aux prévisions inflationnistes?
Warren Jestin : Eh bien, le gouverneur de la Banque du Canada prévoit que l’année prochaine, le taux d’inflation atteindra en moyenne 2 %. Ce taux s’est situé dans les 2 % pendant un certain temps, mais récemment, il a dépassé ce seuil critique. Voilà qui est très important vu que lorsque l’inflation dépasse ce niveau, la Banque du Canada se montre plus prudente. Et il s’agit-là d’une des raisons pour lesquelles nous ne pensons pas que les taux d’intérêt canadiens vont baisser comme les taux d’intérêt américains. Au fond, nous attendons de voir ce qui se produira. Si l’inflation n’augmente pas, nous pourrions assister à une hausse des taux d’intérêt. Différentes raisons motiveraient ce changement, notamment la hausse du prix du pétrole et du prix de l’essence, suivant la situation des raffineries. Cependant, il y a un phénomène nouveau qui pourrait se manifester : les prix du secteur de l’agriculture pourraient augmenter si l’utilisation des biocombustibles se répand. L’agriculture ne sert pas seulement à produire des aliments dans les fermes, mais aussi de l’énergie. Pas conséquent, nous pourrions voir apparaître d’ici environ deux ans une nouvelle source d’inflation tout à fait imprévue et attribuable aux produits agricoles. Cependant, rappelons-nous qu’en même temps, les prix des ordinateurs et des appareils électroniques dont les enfants raffolent sont à la baisse, ainsi que les coûts des téléphones, vous savez, les appareils sans fil et autres produits semblables. Donc beaucoup de secteurs sont à la hausse, mais beaucoup d’autres secteurs sont à la baisse et tout compte fait, nous prévoyons que le taux d’inflation ne changera pas rapidement.
Fred Ketchen : D’après vous, quels seront les changements liés aux politiques monétaires sur le plan international? Pour commencer, pensez-vous que l’Europe et le Japon vont encore plus resserrer leur politique monétaire?
Warren Jestin : Eh bien, je pense que la tendance sera plus prononcée, mais seulement un peu plus élevée, vous savez un quart de point, un demi-point en Europe et au Royaume-Uni. Au Japon, lorsqu’il est question d’une hausse de taux, voilà qui fait suite à une politique de taux d’intérêt zéro, donc les taux d’intérêt demeureront relativement faibles. Au Canada, nous n’intervenons pas présentement et les États-Unis pourraient avoir tendance à abaisser leurs taux d’intérêt si le marché de l’habitation se détériore davantage. Toutefois, nous n’assisterons pas à beaucoup de changements concernant les taux d’intérêt. Je pense que l’année prochaine et par la suite, les taux d’intérêt à court terme, qui sont contrôlés par la Réserve fédérale américaine et d’autres banques centrales, ne changeront pas beaucoup. Les rendements obligataires demeureront volatiles, ils connaîtront peut-être une légère tendance à la hausse, mais il n’y aura aucun changement majeur des taux d’intérêt. Par contre, il faudra porter une attention particulière aux taux de change si la demande pour le secteur de l’énergie est forte, si les taux d’intérêt américains sont à la baisse (mais pas les taux canadiens), de même que si nous bénéficions d’une solide politique budgétaire et d’une bonne politique fiscale. Probablement que la valeur du dollar canadien va demeurer élevée et augmentera même peut-être encore plus et il est possible que le dollar américain continue de reculer face à l’euro, au yen à diverses autres monnaies.
Fred Ketchen : Arrêtons-nous un instant pour parler de la Chine. Que pensez-vous des récentes et futures politiques et mesures correctives de ce pays bénéficiant, comme vous l’avez remarqué, d’une économie qui continue d’être extrêmement forte?
Warren Jestin : Pour ce qui est des taux de change, la Chine va probablement laisser sa devise prendre un peu de valeur, mais pas beaucoup. Vous devez vous rappeler que la part de marché de la Chine augmente présentement aux États-Unis, de même qu’en Europe et que cela va se poursuivre. La Chine n’a pas encore sérieusement touché le secteur automobile en Amérique du Nord, mais devrait bientôt le faire. En même temps, la Chine assure la croissance de son propre marché. Le marché de l’Asie est une fois et demie plus grand que celui de l’ALENA et connaît une croissance deux fois plus rapide, mais ce qui est encore plus important, c’est que la population asiatique est énorme et qu’elle commence à peine à acheter divers produits en très grande quantité… comme des voitures ou du matériel électronique et autres produits semblables et que cette situation va générer une forte croissance à long terme. Donc ce que je pense d’un pays comme la Chine, c’est qu’il va demeurer dans la course et qu’il doit le faire pour satisfaire la demande intérieure. Dans le cas de l’Inde, le scénario est légèrement différent, mais vous devez vous rappeler qu’il s’agit d’un pays d’une superficie gigantesque et qui a un immense potentiel de croissance. Pour vous donner une idée de l’ordre de grandeur de sa croissance démographique, disons que même si la Chine compte un plus grand nombre d’habitants que l’Inde, il y a eu 16 millions de naissances en Chine l’année dernière, comparativement à 26 millions de naissances en Inde. Voilà qui vous donne une idée de l’immensité, de même que de la croissance relative de ces deux pays qui incluent le tiers des habitants de la planète.
Fred Ketchen : Récemment, le dollar canadien a été très, très vigoureux pendant plusieurs mois d’affilée et il a dépassé la barre des 90 cents. Je comprends en partie pourquoi les ventes au détail ont été élevées. Le commerce de gros a progressé de 1,9 % en mars, comparativement aux prévisions des analystes qui se chiffraient à 0,5 %. Quels sont les autres facteurs à considérer et pensez-vous que ce type d’activité va continuer?
Warren Jestin : Eh bien, les meilleures prédictions que je puisse faire, c’est que le dollar canadien va continuer de prendre et de perdre de la valeur. Et ce que vous remarquerez sans doute si vous observez les chiffres des dernières années, c’est la volatilité sans précédent de notre devise. De janvier à juin 2007, la valeur du dollar canadien a varié de moins de 85 cents et à plus de 92 cents américains, ce qui constitue un écart considérable. Cependant, cet écart est semblable à ceux que nous avons pu observer au cours des deux dernières années et il s’agit même d’un écart plus faible que ceux qui ont été mesurés il y a trois et quatre ans. Après mûre réflexion, je pense que la vigueur de nos matières premières, la prudence dont nous faisons preuve quant à notre politique monétaire, le fait que nous soyons perçus comme un pays riche en ressources dans un monde pauvre en ressources, de même que le fait que les États-Unis ont eu beaucoup de problèmes avec leur déficit commercial sont tous des facteurs qui favoriseront une tendance à la neutralité ou à la hausse de notre devise, plutôt qu’une tendance à la baisse.
Fred Ketchen : La consolidation d’un grand nombre de devises de pays étrangers risque-t-elle de nuire à leur reprise et dans un contexte où la valeur du dollar canadien est élevée, quel effet cela aura-t-il sur la vigueur actuelle de l’économie, surtout concernant les exportations?
Warren Jestin : Nous prévoyons que la valeur de l’euro augmentera quand même pas mal et que les monnaies de divers pays s’apprécieront elles aussi, mais que tout se fera de façon assez contrôlée. Les banques centrales disposent de réserves importantes et ne souhaitent pas vraiment de grands changements vis-à-vis le dollar américain. Elles ne veulent pas que le dollar américain dégringole parce qu’au fond, cela nuirait à l’économie mondiale. Pour cette raison, je pense qu’une dépréciation contrôlée se produira dans certains pays, mais qu’elle ne sera que légèrement défavorable à leur croissance. Pour ce qui est du Canada, je pense que nous assisterons à de continuels réajustements et repositionnements du secteur manufacturier. Présentement, nous nous repositionnons face à la concurrence provenant des États-Unis, mais en fin de compte, dans cinq ans, dans dix ans, ce ne sera pas seulement le taux de change du dollar canadien vis-à-vis le dollar américain qui nous intéressera, car nous devrons aussi faire face à la concurrence d’entreprises provenant de l’Europe de l’Est, du Brésil, du Mexique ou de l’Asie. Nous aurons des problèmes en raison de notre devise plus forte, mais ce ne sera pas le seul défi à relever pour nous mesurer à la concurrence. Suis-je optimiste à l’effet que le secteur manufacturier canadien va s’en tirer? Eh bien, je trouve que les dirigeants d’entreprises auxquels j’ai parlé ont déjà commencé à s’adapter à la situation… par exemple, en devenant distributeurs dans les secteurs où ils ne peuvent pas faire mieux que la concurrence et en se concentrant dans les secteurs où ils sont spécialisés, trouvant ainsi leur place dans la chaîne logistique mondiale. Dans l’Ouest, il y a des fabricants qui font des efforts d’adaptation et certaines industries liées à des services qui en font également, mais d’énormes sommes sont investies dans le secteur des ressources tout simplement parce que la demande existe sur le plan mondial.
Fred Ketchen : Eh bien, M. Jestin, les perspectives me semblent assez optimistes, en autant bien sûr que l’on témoigne d’une certaine prudence. Merci à vous de nous avoir fait part de vos précieux commentaires. Nous espérons que nos auditeurs ont apprécié cette présentation détaillée sur les répercussions économiques du «virage vert».
Ici Fred Ketchen qui vous invite à ne pas manquer notre prochain balado. Pour de plus amples renseignements, n'hésitez pas à passer à la succursale Scotia la plus près. Nous serons heureux de vous rencontrer.
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