Rick Waugh - 13 octobre 2010

Allocution de Richard E. Waugh
Président et chef de la direction
de la Banque Scotia

Prononcée au
United Jewish Appeal Federation Bay Street Cabinet
Toronto (Ontario)

Le 13 octobre 2010


Seul le texte prononcé fait foi.

Bonsoir. Merci de m'avoir invité à prendre la parole devant vous.

Je me réjouis d'avoir l'occasion de m'adresser à la Fédération UJA du Grand Toronto - l'une des principales organisations de collecte de fonds de Toronto dont les activités ont de puissantes retombées à l'échelle locale, nationale et mondiale.

Je suis heureux de constater que le Bay Street Cabinet bénéficie de nombreux appuis et qu'autant d'amis et de collègues sont ici.

Ayant vécu la crise financière à la direction d'une banque, ainsi qu'au sein de l'IFI dont je suis maintenant vice-président, et ayant travaillé en étroite collaboration avec le gouvernement et les autorités de réglementation du Canada, j'ai pu observer sous un éclairage unique ce qui se passait dans le monde et, évidemment, ici même au pays.

C'est à la lumière de cette expérience que j'aimerais vous faire part de quelques idées sur le système canadien - sur ses réussites - et sur l'avenir et la façon dont nous pouvons en profiter.

La performance de notre pays pendant la crise financière et sa vigueur relative dans le sillage de la récession mondiale ont attiré les regards du monde entier sur le Canada. Sans avoir été épargnés par la récession, nous l'avons traversée mieux que d'autres.

En juin dernier, le gouvernement fédéral annonçait que le Canada avait connu le recul de production le plus limité des pays du G-7 et qu'il était alors le seul de ces pays à avoir pratiquement récupéré sa perte.

Je ne nie pas qu'il subsiste des défis de taille à relever sur la voie de la reprise mondiale. Nous savons que celle-ci pourrait être lente et difficile, notamment en Europe et aux États-Unis, comme nous l'observons maintenant.

Cependant, malgré que le gouvernement fédéral et le FMI aient récemment abaissé leurs prévisions économiques à l'égard du Canada, notre pays devrait dominer le G-7 sur le plan de la croissance cumulative cette année et l'an prochain.

Dans l'ensemble, les banques canadiennes ont relativement bien traversé la crise financière et demeurent solides. C'est pourquoi je fais preuve d'un optimisme prudent.

De plus, notre monnaie est robuste et nous comptons parmi les pays de prédilection des investisseurs mondiaux.

De fait, la «marque canadienne» n'a jamais été aussi forte qu'aujourd'hui sur la scène mondiale.

Vous vous souvenez peut-être d'un éditorial paru dans le Wall Street Journal en 1995. Titré «Le Canada en faillite?», on y lisait que notre pays était devenu un membre honoraire du Tiers-monde.

Beaucoup de choses ont changé depuis; ainsi, notre système financier fait désormais figure de modèle pour d'autres pays. Au lieu de se demander quelles erreurs nous avions commises, on a commencé à s'interroger sur les origines de notre succès.

Je suis plutôt préoccupé par les risques entourant la croissance mondiale et un excès de réglementation; j'y reviendrai tout à l'heure.

J'aimerais d'abord parler des raisons pour lesquelles notre système a bien traversé la crise et nous a amenés à une position enviable.

Notre système est solide de haut en bas. En effet, il bénéficie d'une bonne gouvernance publique, d'un excellent système de surveillance des politiques budgétaire et monétaire et de la réglementation, ainsi que d'une gestion prudente des institutions financières.

Au sommet, le Canada dispose d'un solide cadre stratégique macroéconomique qui a produit d'excellents résultats. Nos niveaux d'endettement sont restés gérables et figurent parmi les meilleurs du G-7.

De surcroît, nous bénéficions d'une politique monétaire cohérente et efficace qui a su tenir compte des divers enjeux et qui contribue à maintenir le taux d'inflation faible et stable.

Notre système bancaire national sous réglementation fédérale est très bien structuré. La Loi sur les banques est solide et exhaustive, mais elle favorise aussi le changement et l'évolution, élément essentiel de nos jours.

Cette structure est renforcée par la surveillance étroite du BSIF, qui travaille de façon indépendante, mais est ouvert au dialogue avec les banques. Nous avons aussi un bon dialogue avec la Banque du Canada et le ministère des Finances.

Pour renforcer encore nos normes de réglementation déjà rigoureuses, le BSIF a maintenu des mesures de protection éprouvées, comme des ratios de levier financier et des réserves de capitaux supplémentaires, des inspections approfondies sur place ainsi que ses propres auto-évaluations du rendement et évaluations du rendement par les pairs.

L'un des éléments clés de la réussite du Canada réside dans notre marché hypothécaire, dont la structure et les principes diffèrent fondamentalement de celui des États-Unis.

Le gouvernement et la Banque du Canada ont contribué à façonner un marché hypothécaire unique et structuré de manière prudente grâce à la SCHL et à d'autres mesures de protection.

Bon nombre de banques américaines n'avaient conservé aucune de leurs hypothèques dans leurs portefeuilles. Elles les avaient vendues sans avoir rencontré les clients ou tenter d'établir une relation avec eux, leur objectif étant simplement d'empocher rapidement la commission assurée.

Le système financier et la capitalisation robuste du Canada encouragent les banques à conserver des portefeuilles hypothécaires - à connaître leurs clients et tisser des relations étroites avec eux - pour s'assurer que les hypothèques sont de bonne qualité et veiller à ce que les déposants et actionnaires ne soient pas à risque.

Pour des raisons semblables, on ne retrouve pas au Canada le modèle d'octroi puis de cession du crédit adopté par de nombreuses banques américaines et européennes, qui a amené ces dernières à titriser une bonne partie de leurs portefeuilles de prêts. Nous avons plutôt veillé à conserver les actifs de bonne qualité dans notre bilan et les capitaux suffisants pour les étayer.

Ainsi, nous avons gardé la responsabilité des risques que nous prenions, en veillant à la qualité de la sélection des risques, de la documentation et de la surveillance. Ce modèle bancaire traditionnel, prudent et rentable, est très concurrentiel au Canada et à l'échelle du monde.

Il faut souligner qu'aucun règlement ni aucune politique du gouvernement ne nous a empêchés d'avoir recours à la titrisation pour la vente d'actifs ou d'investir dans des actifs toxiques, comme les prêts hypothécaires à risque aux États-Unis et les titres garantis par des créances. Nous avons simplement choisi de ne pas le faire, car nous n'étions pas à l'aise avec les risques que ces mesures comportaient.

Une des leçons tirées de la crise est qu'aucune réglementation ne peut remplacer une saine gestion et une gouvernance fondée sur des principes, ni la présence d'un conseil d'administration et de dirigeants imputables devant toutes les parties intéressées.

Cette prudence est la pierre angulaire de la robustesse du Canada et un élément essentiel de notre excellente image de marque.

Après ce survol du passé, j'aimerais aborder la façon dont se dessine l'évolution du cadre réglementaire mondial et ses conséquences pour le Canada.

Vu la vigueur manifestée par le Canada pendant la crise, notre voix compte dans les discussions entourant d'importants enjeux de réglementation.

Ces derniers mois, et notamment lors de la réunion du G-20 à Toronto qui a donné du relief à notre point de vue, les leaders gouvernementaux, décideurs et agences de réglementation du Canada ont pris l'initiative pour protéger les intérêts du pays tout en travaillant à mettre en œuvre les réformes réglementaires qui s'imposent.

Il reste beaucoup de décisions à prendre, mais l'évolution récente de la réglementation semble indiquer que l'on écoute le Canada. Certaines propositions extrêmes, liées notamment aux fonds propres et à la liquidité, ont été tempérées.

Bien d'autres propositions sont à l'étude ou à diverses étapes de la mise en œuvre. Ce travail, accompli par le Comité de Bâle, le FMI, l'IFI et d'autres organismes sous la houlette du Conseil de stabilité financière, ne fait que commencer.

Une étape importante a été franchie récemment avec la publication des exigences de fonds propres et de liquidité de Bâle III, qui seront ratifiées à la prochaine réunion du G-20 à Séoul. Ces règles placent les banques canadiennes dans une position solide vu la facilité relative avec laquelle elles pourront s'y conformer.

Il reste des défis à surmonter à l'égard de bien d'autres réformes en gestation.

Les propositions entourant les fonds propres anticycliques, qui visent à modérer les fluctuations et à assurer la présence du capital là où on en a le plus besoin, demeurent largement théoriques. Il faudra du travail pour les transformer en solutions pratiques pouvant être mises en œuvre.

Je crains que les agences de réglementation se fient trop à leurs modèles et à leurs règles.

On examine aussi des propositions concernant les capitaux d'urgence - de fait, le Comité de Bâle pourrait inclure la proposition canadienne sur la capitalisation de la dette dans les réformes présentées au Sommet du G-20 à Séoul, donnant ainsi un appui mondial de taille à une solution canadienne prudente.

Enfin, en ce qui a trait aux institutions financières systémiques qui devront conserver davantage de fonds propres, il reste à définir ce qui rend une société systémique et qui en décide.

Alors que les travaux se poursuivent sur ces questions, l'enjeu plus large consiste à assurer la coordination et l'équilibre à l'échelle mondiale.

On se demande encore comment garantir des conditions équitables lorsque les pays, dont certains ont été beaucoup plus touchés que d'autres par la crise, appliqueront les règles chacun à leur manière.

L'enjeu est amplifié par l'intervention politique accrue dans la réglementation et la supervision bancaires, qui peut être imprévisible et ajoute à l'incertitude.

Quelles en seront les conséquences pour les banques internationales assujetties aux règles de chaque pays où elles opèrent, notamment lorsque ces règles sont très protectrices?

Ceci touche non seulement les activités quotidiennes, mais aussi le règlement transfrontalier des faillites bancaires, lorsqu'il faudra distribuer méthodiquement l'actif de la banque.

Chaque pays appliquant sa propre réglementation, nous devrons être prévoyants et nous assurer que tout le monde marche à l'unisson.

Certains pays ont commencé à mettre en œuvre les règles édictées par le CSF et Bâle.

Aux États-Unis, la loi Dodd-Frank marque l'avènement d'un nouveau régime de réglementation plus strict qui transformera durablement le paysage financier.

Pour les grandes institutions, les défis viendront des dispositions visant les institutions «trop importantes pour sombrer», comme une exigence de capitalisation plus élevée et la menace de frais spéciaux en cas de défaillance systémique.

Les sociétés de grande envergure étant ainsi prises à parti, certaines d'entre elles pourraient être tentées de réduire leur taille pour éviter d'entrer dans la catégorie visée.

Dodd-Frank rendra la conformité beaucoup plus coûteuse et pourrait nuire à la rentabilité de certaines institutions financières, notamment les plus petites. On prédit que bien des banques changeront leur modèle d'entreprise ou réduiront leur envergure, alors qu'elles seront soumises à des exigences réglementaires de plus en plus pesantes.

Dans le cadre de cette loi, la mise en œuvre imminente de la règle Volcker qui limite les opérations pour son propre compte a déjà amené bien des grandes banques américaines à licencier leur personnel chargé de ces opérations.

Au Canada, le cadre réglementaire solide en place depuis des années - que nous continuons de renforcer - nous a bien préparés aux nouvelles règles, et ce sont les autres qui doivent maintenant s'élever à notre niveau. Ceci nous confère un avantage important. Nous ne prévoyons pas de changements importants à notre modèle d'entreprise.

Je crains plutôt que le zèle avec lequel les agences de réglementation s'efforcent de créer un système bancaire sûr et prudent nuise à la croissance et à l'emploi. Les hausses exigées de fonds propres sont substantielles et forceront bien des banques européennes et américaines à conserver des capitaux abondants à l'échelle mondiale.

Ceci pourrait restreindre le crédit, notamment aux PME et au marché du logement. Les décideurs et les agences de réglementation doivent absolument trouver le bon équilibre, sans quoi leurs mesures risquent d'entraver la croissance mondiale, et celle du Canada.

Nous ignorons d'où surgira la prochaine crise, mais l'histoire nous apprend qu'elle sera différente de toutes les précédentes.

La réglementation a son importance, mais la meilleure défense contre les crises futures réside dans la bonne gouvernance et la bonne gestion des risques comme elles se pratiquent au Canada.

Comme je l'ai dit, il reste beaucoup à faire pour dissiper l'incertitude. Le gouvernement canadien a accompli un immense travail en notre faveur et nous devons appuyer ses efforts. Il n'est pas facile de gérer des enjeux mondiaux d'une telle envergure.

La situation du Canada nous inspire confiance. Nos banques sont fortes, notre pays repose sur des fondements solides et nous pouvons miser sur plusieurs secteurs hautement développés de calibre mondial. Nous bénéficions aussi d'un niveau de vie très élevé, d'une population active diversifiée et d'une société offrant des droits et libertés et une tolérance incomparables.

La Banque Scotia est bien placée pour affronter les défis de cette ère nouvelle, mais elle ne saurait se reposer sur ses lauriers. Nous devons mettre à profit nos atouts.

Afin de saisir la conjoncture favorable, nous venons d'annoncer une importante réorganisation comprenant la création d'un nouveau secteur d'activité appelé «Gestion de patrimoine internationale» et nous accélérerons les initiatives de Scotia Capitaux à l'échelle du monde.

Cependant, le Canada n'étant pas une superpuissance, il faudra déployer des efforts considérables pour livrer concurrence et avoir de l'influence dans un monde de plus en plus dominé par les grandes économies émergentes.

Nous devons continuer de rechercher des accords de libre-échange et mettre en valeur la marque canadienne pour être plus à même de saisir les occasions d'affaires à l'étranger.

Dans le secteur privé, nos entreprises doivent se doter de plans audacieux pour exporter leurs compétences, rechercher activement de nouveaux marchés internationaux pour leurs produits et services et trouver un créneau dans les marchés émergents.

Nous avons l'occasion de mettre à profit la marque canadienne pour nous positionner en vue d'un avenir prometteur, mais il faut agir vite pour ne pas laisser passer le moment propice.

Merci.